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Recension de livre

Criminalité organisée, prison et sociétés post-soviétiques

par Anton N. Oleinik
Paris et Montréal: L'Harmattan. 2001

Anton N. Oleinik, un jeune économiste-sociologue-criminologue, est professeur-chercheur invité au Centre International de Criminologie de l'Université de Montréal (2001-2002). Il est également professeur adjoint à l'Université d'État de Moscou. Après avoir soutenu deux thèses de doctorat, l'une à l'Université Lomonossov en sciences économiques et l'autre en sociologie à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, Anton Oleinik nous propose une analyse à la fois raffinée, percutante et surtout hautement cohérente de la société carcérale et, dans une plus large mesure, de la société post-soviétique. Bien que tout au long de son livre, l'auteur formule plusieurs hypothèses inter-reliées, la thèse centrale de cet ouvrage demeure la supposition de l'appartenance des sociétés post-soviétiques et de la société carcérale au même type d'organisation institutionnelle, la " petite société ". Celle-ci est décrite comme une organisation sociale non institutionnalisée fondée essentiellement sur des relations personnalisées et localisées (le Blat), " privée de la médiation entre l'autorité d'État et la vie quotidienne des gens ordinaires " (p. 13). Bref, comme le rappelle en préface Alain Touraine, on retrouve dans les deux sociétés (post-soviétique et carcérale) la même "absence de l'État comme organisateur des pratiques sociales", d'où la pertinence d'étudier ces deux niveaux de société ainsi que leur congruence en ce qui a trait aux normes sociales (p. VII).
 
Cependant, bien que l'analyse d'Anton Oleinik porte essentiellement sur ces deux mondes, celui du haut (la société post-soviétique) et celui du bas (la société carcérale), c'est principalement ce qui se trouve entre les deux qui constitue le véritable sujet de cette ouvre : ce vide immense ne pouvant être occupé que par le crime organisé, la mafia rouge. Les deux enquêtes que mène l'auteur sur les prisons et sur la vie publique russe ne sont en fait qu'une analyse indirecte qui nous permettra de comprendre plus en détail la criminalité organisée (notamment sa structure sociologique) ainsi que les tribulations liées aux transformations post-soviétiques. Cette position analytique indirecte diffère donc sensiblement de la sociologie critique traditionnelle. D'autre part, il importe de préciser que l'auteur ne considère pas la prison comme un produit de la société, mais plutôt comme son reflet, ce qui constitue une seconde scissure par rapport à la vision de Michel Foucault, chef de file de la sociologie critique traditionnelle.
 
L'ouvre d'Anton Oleinik se situe aux confluents de la sociologie et de la criminologie, empruntant parfois aux sciences politiques et même à la psychologie. Elle est composée de 6 chapitres qui, l'un après l'autre, stupéfient le lecteur tant par leur concision et leur rigueur que par l'éclat de leurs conclusions. Copieusement documenté et riche en tableaux et graphiques de tout acabit, l'argumentaire développé s'avère sans équivoque. Bien que l'abondance de statistiques, notamment au chapitre 4, alourdisse parfois la lecture, elle facilite d'autant plus la compréhension des différents arguments développés par l'auteur. Quant au travail de recherche, particulièrement le travail de terrain, il est tout simplement colossal. En tout, plus de 50 entretiens semi-dirigés (41 retenus), de l'observation ethnologique et plusieurs enquêtes par questionnaire viennent soutenir l'argumentaire développé tout au long de Criminalité organisée, prison et sociétés post-soviétiques. Au total, 29 pénitenciers russes auront été visités par l'auteur. Seule l'observation participante, faute d'avoir pu obtenir une autorisation d'emprunter un rôle fonctionnel, a dû être laissée de côté.
 
Dans son premier chapitre, Anton Oleinik s'affaire essentiellement à justifier son sujet de recherche, le crime organisé, ainsi que sa démarche méthodologique. Il explique également, comme il l'a été mentionné précédemment, les raisons pour lesquelles il se doit de réaliser une analyse indirecte portant sur les prisons et les sociétés post-soviétiques afin de pouvoir décrire plus en détail la structure sociologique de la mafia rouge. Dans le deuxième chapitre, c'est l'ensemble de son cadre théorique qui est explicité. On y retrouve aussi ses principales hypothèses de recherche ainsi qu'une description détaillée de l'idéal type du concept de " petite société ", dont les principaux éléments constitutifs sont la non différenciation des champs d'activité, les rapports personnalisés, la violence non institutionnalisée et la dualité des normes. À l'intérieur du troisième chapitre, probablement le plus descriptif et le plus instructif de tous, Anton Oleinik concentre son attention sur la société carcérale en Russie et met en relief les différentes étapes de son évolution, du bagne au système progressif, en passant par le camp de travail forcé. Il y fait également la démonstration que "la prison est une société à l'intérieur d'une société" et que cette dernière obéit très souvent aux mêmes règles non-écrites que celles ayant fait la renommée des organisations mafieuses de type sicilien (p. 65). Il y condamne avec véhémence l'atomisation complète des détenus et le contrôle minutieux de leurs actions au quotidien, deux éléments qui, selon le modèle d'Erikson, peuvent contribuer à rapprocher la structure psychologique des détenus de celle de l'enfant. Enfin, c'est également à l'intérieur de ce chapitre que l'auteur décrit les différents types de détenus, dont les Smotrjaschij et les Vor V Zakone, tous deux agissant à titre de surveillant illicite pour le compte des organisations criminelles. Le quatrième chapitre, à plusieurs égards le plus intéressant de l'ouvrage, porte principalement sur la similitude existant entre la société post-soviétique et la société carcérale. L'auteur fait ainsi la démonstration de la quasi parfaite symétrie liant ces deux niveaux de société et place la non-congruence des normes formelles et informelles au premier rang des éléments dommageables tant pour la société dans son ensemble que pour les individus. La double conscience des fonctionnaires d'État, déchirés entre les pots-de-vin comme norme de la vie quotidienne et leur interdiction légale, démontre parfaitement le caractère insidieux de ce malaise généralisé qu'on peut qualifier de culturel puisqu'il s'étend traditionnellement à l'ensemble de la population . Bref, ce chapitre fait la preuve que "la société déchirée et atomisée reproduit la sub culture criminelle à tous ses étages: dans la prison, dans les banlieues des grandes villes, dans l'organisation du pouvoir" (p. 242).
 
Le cinquième chapitre est orienté en partie sur l'aspect politique puisqu'il traite, entre autre, de la faillite de la politique des réformes ainsi que du changement institutionnel amorcé. Il traite également, fait intéressant, de la présence d'éléments criminogènes et de leur capacité, paradoxalement, à réduire le taux de criminalité, ce dernier argument s'apparentant en quelque sorte aux théories de la corruption. Finalement, le sixième et dernier chapitre conclut de manière très décapante et sur une note passablement pessimiste. L'auteur y réitère non seulement son profond désarroi quant aux réformes et aux forces actuellement au pouvoir, mais il y souligne encore plus clairement le lien certain existant entre la "petite société" et la présence d'organisations criminelles dans le paysage post-soviétique, qualifiant ces dernières de "marque déposée" de "petite société". Pourtant, c'est peut-être le chapitre le plus décevant de tous puisque, malgré sa précision et son caractère impétueux, il laisse son lecteur sur sa faim, les aspects directement liés au crime organisé ayant été quelque peu négligés. Ceci dit, Criminalité organisée, prison et sociétés post-soviétiques s'avère une étude extrêmement originale et particulièrement captivante pour tout étudiant ou chercheur s'intéressant au monde criminel [post] soviétique. Analysé rigoureusement, l'aspect sociologique des sociétés post-soviétiques et surtout des organisations criminelles met en relief l'urgent besoin de réformer adéquatement la nature profonde de l'État russe, sans quoi ce dernier est condamné à demeurer enchevêtré dans le modèle de "petite société", là où les mours et coutumes ont trop souvent préséance sur la loi.
 

MATHIEU SAVOIE
Science politique
Université de Montréal




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