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| PARTIE IV : LES AUTOCHTONES ET LE SYSTÈME DE JUSTICE
Beaucoup d'études, de rapports et d'enquêtes sur l'administration de la justice réalisés au Canada au cours des trente dernières années, ainsi que des données statistiques de plus en plus nombreuses, démontrent que les Autochtones ont des taux de criminalité et de victimisation démesurément élevés, sont surreprésentés dans le système judiciaire et le système correctionnel et surtout se sentent profondément désavantagés par un système de justice qui leur est étranger et inaccessible, qui fait preuve d'un racisme flagrant et systémique. De plus, les coûts humains et financiers, qui semblent déjà exorbitants, ne cessent pourtant d'augmenter. Grâce à un dialogue constant avec les différents niveaux de gouvernement, les collectivités autochtones du Canada ont graduellement commencé à examiner la possibilité d'administrer certaines composantes du système de justice pénale. Ce fut un processus lent, et les plus grands progrès ont été réalisés au cours des vingt dernières années. Malheureusement, les délinquants autochtones éprouvent encore beaucoup de problèmes dans leurs rapports avec le système judiciaire. L'un des plus graves tient au nombre démesurément élevé de délinquants autochtones dans le système de justice et à la nécessité de trouver des moyens de corriger cette situation. Voici un aperçu des problèmes qu'éprouvent les Autochtones dans le système de justice pénalexci:
Les criminologues Mary Hide et Carol LaPrairie ont découvert que la criminalité chez les Autochtones est très différente de la criminalité chez les non-Autochtones. Leur étude a révélé que les délinquants autochtones commettent des infractions avec violence et contre l'ordre public dans une proportion plus élevée que les délinquants non autochtones. Par contre, ils commettent moins d'infractions contre les biens et très peu de crimes motivés par l'appât du gain, comme le trafic de drogue, la fraude et le vol à main armée. La majorité des crimes commis par les Autochtones sont des infractions mineures, et une forte proportion des crimes avec violence (au moins 41,4 p. 100) sont commis contre des membres de la famillexciii. Une étude des dossiers d'admission des Autochtones dans les centres correctionnels provinciaux a montré que 50 p. 100 des infractions commises par ces délinquants étaient liées à l'alcool. Seulement 10 p. 100 de tous les crimes commis par des Autochtones étaient des crimes contre la personne, en majorité contre d'autres Autochtones. Ces données indiquent que les délinquants autochtones sont incarcérés dans des établissements correctionnels provinciaux pour des infractions mineures et qu'ils éprouvent des problèmes de nature sociale plutôt que criminelle. Le taux d'incarcération démesuré des Autochtones Le système de justice pénale canadien fait largement usage de l'incarcération et le Canada compte parmi les pays qui recourent le plus à ce châtiment. Même si la plupart des formes de criminalité sont à la baisse, la population canadienne demeure toujours en faveur de l'incarcération et de peines sévères pour les criminels. L'importance accordée à ce type de châtiment a un effet néfaste sur les délinquants, en particulier les délinquants autochtones, pour qui l'incarcération est une peine très dure, à cause de leur relation traditionnelle avec la nature. En plus des conditions qui contribuent à la criminalité (pauvreté, faible niveau d'instruction, chômage, marginalisation, toxicomanie, agressions sexuelles et autres formes de violence, familles dysfonctionnelles, etc.), presque généralisées dans les collectivités autochtones, plusieurs autres facteurs expliquent le taux d'incarcération démesurément élevé chez les Autochtones. Parmi ces facteurs, notons le choix limité des moyens de réinsertion sociale et le peu de ressources qui lui sont consacrées, l'incarcération pour des infractions contre le système, comme le défaut de payer une amende, le défaut de comparaître, le manquement aux conditions, etc., ainsi que le financement insuffisant de programmes communautaires énergiques de prévention du crime et de réinsertion sociale. De plus, en n'étant pas réceptif aux besoins et aux expériences des Autochtones, le système de justice contribue lui aussi à leur taux élevé d'incarcération. La langue comme obstacle dans le système de justice pénale Dans le cadre des procédures judiciaires, les problèmes
de communication peuvent faire en sorte que les accusés autochtones
subissent un procès inéquitable. Dans le système de
justice pénale canadien, les procédures se déroulent
en français ou en anglais et la langue peut devenir un obstacle
si l'accusé ne comprend pas les chefs d'accusation et les choix
de plaidoyers et s'il ignore qu'il peut obtenir les services d'un avocat.
Le commentaire suivant a été exprimé au cours d'une
enquête sur les Autochtones et la loi :
Bien qu'un grand nombre de membres des Premières Nations fréquentent actuellement des établissements scolaires francophones ou anglophones, ceux qui ne comprennent ni le français ni l'anglais sont exposés à de nombreux problèmes. Le système de justice ne distribue pas de brochures, d'affiches ou de vidéos d'information en langue autochtone et les individus qui ne parlent qu'une langue autochtone ne peuvent pas être choisis comme jurés. Les services d'un interprète sont fournis uniquement à l'accusé et au personnel de la cour, ce qui exclut les autres membres de la collectivité. D'autres problèmes peuvent aussi se poser lorsque la personne qui sert d'interprète pour le délinquant autochtone n'est pas spécialement formée pour cette tâche et ne connaît pas très bien les notions de droit. Les valeurs autochtones et le système de justice Les différences entre les valeurs autochtones et les valeurs eurocanadiennes sont une autre cause du taux d'incarcération élevé des délinquants autochtones. En effet, beaucoup de valeurs propres aux Premières Nations sont complètement étrangères au système de justice non autochtone. Voici quelques-unes des valeurs communes à beaucoup de collectivités autochtonesxcv:
Traditionnellement, les Autochtones ont recours au ridicule, à l'évitement, à la honte et à la moquerie pour maintenir l'ordre et l'harmonie dans la collectivité. De tous temps, des sanctions comme le bannissement et la mort sont réservées aux individus dont les actes ont mis en péril la survie de la collectivité. Dans un article intitulé « Justice and Aboriginal People
», James Dumont met en opposition les valeurs autochtones et les
valeurs non autochtonesxcvi:
Des conflits naissent lorsque les valeurs autochtones viennent en contact avec le système de justice canadien. Dans bien des collectivités autochtones, il est très mal vu d'exprimer des émotions comme la colère, la détresse ou la tristesse. Dans son livre intitulé Dancing with a Ghost, Rupert Ross affirme que cette habitude d'afficher un visage impassible remonte loin dans le passé, à l'époque où la survie d'une collectivité autochtone exigeait que soient dissimulées toutes les émotions risquant de mettre en péril la famille, la tribu ou le clan. Ross, un procureur de la Couronne qui possède une solide expérience du travail avec les Autochtones, a constaté que les témoins autochtones racontaient souvent des événements tragiques d'une façon impassiblexcvii. Cette attitude risque souvent d'être mal interprétée par la cour et par les psychiatres chargés de préparer des évaluations psychiatriques des délinquants. Comme le souligne Ross, beaucoup d'évaluations indiquent que les délinquants autochtones « ne manifestent pas d'émotions », « sont peu communicatifs » et « sont peu coopératifs »xcviii. Le juge Murray Sinclair fait observer que les notions juridiques d'innocence et de culpabilité n'ont pas dans la culture autochtone la même importance que dans le système de justice pénale canadien. Dans les collectivités autochtones, la culpabilité est habituellement une question secondaire; ce qui importe, c'est qu'« il y a un problème et il faut le régler ». Étant donné que l'objectif premier est de rétablir l'harmonie plutôt que d'imposer un châtiment, il est fort probable que l'accusé reconnaisse qu'il a mal agi. Selon le juge Sinclair, cela pourrait expliquer pourquoi tant d'Autochtones plaident coupables en courxcix. Le tableau ci-dessous montre à quel point les valeurs autochtones
et les valeurs non autochtones peuvent s'opposer devant un tribunalc:
Les jeunes Autochtones Beaucoup de jeunes Autochtones d'aujourd'hui éprouvent nombre de difficultés. Ils vivent sous le seuil de la pauvreté ou tout près, bien des familles ont des maladies et des problèmes de violence et de toxicomanie, ils n'ont qu'un accès limité aux établissements scolaires et aux activités récréatives et leurs possibilités d'emploi sont limitées. Le désespoir, le découragement et l'ennui les poussent souvent à commettre des infractions mineures, et pour certains d'entre eux l'incarcération peut être un moyen d'échapper à une situation désespéréeci. C'est ce qui explique pourquoi le nombre d'accusations contre les jeunes Autochtones ne cesse d'augmenter et pourquoi aussi la problématique des jeunes contrevenants est devenue un thème majeur dans les discussions sur la justice pénale canadienne. Les jeunes Autochtones souffrent d'un handicap que les jeunes non-Autochtones n'ont pas à surmonter : « Ils doivent s'adapter au mode de vie de la société canadienne tout en s'efforçant d'apprendre et de conserver leur culture traditionnellecii. » Pour permettre davantage aux dirigeants autochtones d'exprimer leur point de vue, des programmes proposant des mesures de rechange et des Comités de justice pour la jeunesse ont été mis sur pied dans les collectivités autochtones, conformément aux articles 4 et 69 de la Loi sur les jeunes contrevenants. Ces initiatives ont pour but de déjudiciariser les situations mettant en cause des jeunes contrevenants et de les garder en contact étroit avec leur milieu. Malheureusement, le recours aux mesures de rechange est resté plutôt limité. C'est la conclusion qu'a tirée le groupe de travail Cawsey en Alberta. Après avoir examiné les cas des jeunes contrevenants entre 1986 et 1989, ce groupe de travail a constaté que seulement 11,1 p. 100 des jeunes contrevenants autochtones avaient été dirigés vers un programme de mesures de rechange, alors que le taux a été de 33 p. 100 dans le cas des jeunes contrevenants non autochtonesciii. En outre, les jeunes contrevenants autochtones, en moyenne, ont été gardés en détention pendant des périodes plus longues que les jeunes contrevenants non autochtones pour les mêmes types d'infractions. Voici un aperçu des inconvénients que doivent subir les jeunes contrevenants autochtones qui vivent dans les régions éloignées :
À cause de ces inconvénients et des difficultés que comporte la mise en oeuvre des mesures de rechange pour leurs jeunes contrevenants, on a pressé les collectivités autochtones de mettre en place des programmes de mesures de rechange et des Comités de justice pour la jeunesse afin de leur venir en aide. Le Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones démontre clairement que le système judiciaire n'a pas toujours été juste ni équitable pour les membres des Premières Nations. Les gouvernements fédéral et provinciaux ont récemment adopté diverses mesures (voir la partie V) visant à diminuer le nombre de délinquants autochtones dans les établissements correctionnels. Il faut aussi préparer et mettre en oeuvre une stratégie globale axée sur la surreprésentation des détenus autochtones dans les établissements correctionnels fédéraux et provinciaux. Résumé Comme le système de justice pénale canadien repose sur
des valeurs eurocanadiennes, il entre souvent en conflit avec les valeurs
autochtones. Un taux élevé d'incarcération, l'application
plus stricte de la loi, la barrière linguistique, des valeurs et
des concepts contradictoires en ce qui concerne le crime, son châtiment
et la sécurité de la collectivité, les problèmes
particuliers qu'éprouvent les jeunes Autochtones, tous ces facteurs
font que le système de justice pénale ne répond pas
du tout aux besoins des Autochtones.
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xciR. Shillington, « Estimates of the Extent of Child Poverty:
Census 1986 », cité dans Aitken et Mitchell, « The Relationship
between Poverty and Child Health », cité dans le Rapport de
la Commission royale sur les peuples autochtones, supra note 20, p. 167. xciiOp. cit., p. 171. xciiiRapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, vol. 3, supra note 20, p. 167. xcivIbid., p. 167. xcvIbid. xcviIbid., p. 174. xcviiCorinne Mount Pleasant-Jette, « Créer un climat de confiance : la prestation de services dans les collectivités autochtones », dans le Rapport de la table ronde nationale sur le développement économique et les ressources, Commission royale sur les peuples autochtones, Ottawa, 27-29 avril 1993, p. 11. xcviiiIbid. xcixIbid., p. 12. cIbid., p. 11. ciZimmerman, supra note 42, p. 412. ciiDonnées ministérielles de base, 1993, supra note 32, p. 43. ciiiPleasant-Jette, supra note 79, p. 10. civFrideres, supra note 5, p. 487. |